Le chemin de ma liberté- chapitre 1 …

Jeudi 10 juillet-ST Girons-7 h du matin

Packtage sur le dos, dans la fraîcheur agréable d’un matin de juillet, je m’avance sur le pont de La liberté. J’aperçois au loin quelques randonneurs qui semblent déjà se déplacer vers un talus.  Je suis soulagée d’être juste à l’heure, arriver en avance me pose toujours problème.  Je ne voulais pas patienter seule, en attendant le départ, trop habituée à souffrir de ma timidité.

Je  m’approche peu-à-peu du groupe qui se trouve en contrebas. D’un regard, je compare leur sac-à-dos de randonneurs expérimentés au mien. Je sens mon inexpérience qui s’affiche,  avec mon matelas et ma tente à l’extérieur du sac, mon sac de couchage sanglé par-dessus le tout.  Je regarde leurs vêtements et leurs chaussures. J’ai l’impression de vivre un jour de rentrée des classes, quand chacun arbore sa nouvelle tenue fièrement, devant quelques-uns qui baissent la tête…

Je suis tirée de ma gêne, frappée soudainement  par le brouhaha anglo-saxon qui s’empare de mes oreilles. Il me semble que le groupe sera multiculturel! Moi, Valérie F, introvertie, je ne suis pas prête de m’engager dans une conversation, d’autant plus si elle doit se faire en anglais.

Je ne laisse rien paraître, comme toujours, et m’approche un peu plus près pour entendre les consignes fermes données par un guide qui semble être bâti de la rudesse ariégeoise.  Il me rappelle cette femme que j’ai menée dans ma voiture de Toulouse à St -Girons. La froideur des mots qui s’échappaient de son visage fermé m’avait glacée, contrastant avec l’ambiance chaleureuse et les rires entendus tout au long de ma traversée, ayant la veille parcouru la France d’une frontière à l’autre, de la Belgique à l’Espagne…

Je me faufile donc un peu plus près pour entendre celui qui va nous mener. Je me pose discrètement entre deux personnes, finissant mon avancée sur la pointe des pieds (autant que puissent me le permettre mes godillots de marche).  C’est alors, qu’après avoir enfin trouvé un espace où me fondre dans la masse,  je perds mon bâton dans la seule fente qui zèbre le sol. (pourquoi me suis-je  installée sur cette  grande plaque recouvrant, semble-t-il, un trou). Je plonge alors à la verticale pour rattraper celui qui me sera sans doute salutaire au cours des jours prochains. Je le rattrape in extrémis, fière et soulagée… jusqu’à ce qu’un rire franc retentisse à mes côtés: mon désir de discrétion venait  d’être anéanti…

C’est ainsi que j’ai rencontré Marie…

Marie, pleine de vie, pleine de rires, pleine de mots…

Marie, avec qui je parcours les premiers kilomètres…

Marie, qui connait déjà plein de monde (mais comment est-ce possible?!?) et qui parle à tous ceux qu’elle ne connait pas!

Quelques minutes, et je lui livre déjà un peu de moi:

« oui, je suis venue seule; non, je ne parle pas bien anglais; les Ardennes ? Oui, c’est là-haut , tout là-haut, à la frontière belge; tu sais, je suis un peu réservée… »

 

Un vent de chance a donc soufflé dès mon arrivée, parce que Marie me prend, la première, sous son aile. Elle me présente aux uns, me confie aux autres, me rappelle près d’elle ou vient me retrouver lorsque je lui semble trop isolée…

Cette première matinée s’écoule lentement, nous sommes dans la partie censée être la plus simple. Je suis déjà pleine de doutes sur ma capacité à réussir ce défi dans lequel je me suis engagée. Les premières heures me semblent longues et difficiles, premières montées, premières boues… La pause me montre pour la première fois combien mon équipement est maigre: je n’ai rien pris à grignoter.

Chacun reprend des forces, les discussions s’entremêlent. Je suis seule contre un arbre, je sors mon carnet et remplis quelques lignes, je suis aussi là pour retrouver le chemin de l’écriture…

Puis, de nouveau , Marie m’appelle et me réinsère dans le groupe. Elle me présente mes premiers compagnons anglais, Tom et ses frères… Je souris, je ne comprends pas grand-chose. Ils ont l’air sympathiques, je ne sais pas encore qu’ils deviendront des amis très rassurants. Un peu plus tard, un peu plus loin, je rencontre Andy. Il est venu seul aussi, laissant provisoirement sa famille, pour tenter, comme plusieurs d’entre nous,  de vaincre ses démons, de trouver le chemin vers sa liberté. Il est anglais mais vit dans les Pyrénées,  il parle très bien français: je peux enfin communiquer…  Andy deviendra très vite mon interprète, il sera parfois mon professeur, he will become my confident…

Nous arrivons peu après midi, à l’endroit de la première commémoration.  Des gens nous attendent et nous applaudissent. Je suis surprise de découvrir qu’un buffet est dressé, un buffet digne des garden-party les plus réussies. Les boissons sont festives,  les plats sont copieux, le cadre est idyllique. Je dépose (ou plutôt je laisse choir) mon sac-à-dos dans l’herbe et je m’écroule. Je ne sens plus mon dos, je n’en suis qu’à la première demi-journée. J’apprends que nous sommes attendus quelques mètres plus haut pour commémorer la mort d’un jeune passeur, fusillé ici. Me relever est une épreuve, je crois que je ne laisse rien paraître…

La cérémonie est extraordinaire. L’émotion qui s’en dégage est incroyable. Aucun de mes mots ne lui serait fidèle. Une chanson parmi les émouvants discours et les lectures touchantes remplacera ici mon écriture.

http://www.youtube.com/watch?v=d7JYHOLPLOk

 

 

3 commentaires à “Le chemin de ma liberté- chapitre 1 …”


  1. 0 l'ardennaise 17 juil 2014 à 20 h 58 min

    JE SUIS SCOTCHEE!! ON S’Y CROIRAIT AVEC LE POIDS DU SAC EN MOINS….J’AI HATE DE LIRE LA SUITE DE CETTE EXPERIENCE SANS PAREIL!!!JE SUIS SUR CE CHEMIN DANS MA TETE..MERCI VAL

    Répondre

  2. 2 Mac 18 juil 2014 à 18 h 29 min

    Après le chemin de la liberté, tu retrouves enfin le chemin des mots, celui de cette écriture qui nous transporte chaque fois…
    Je suis impatiente de lire la suite de ton récit. Fripouille préfère les croquettes aux belles histoires, pfffff

    Répondre

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