Le Chemin de ma Liberté- chapitre 4

Au bivouac, quelque part dans les Pyrénées – samedi 12 juillet-7h00

Je commence la narration du troisième jour de mon périple et je m’aperçois que je n’ai pratiquement pas parlé de mon corps. Avec le recul, les émotions ont pris le dessus sur la douleur physique …  Mais ne croyez pas que ce fut simple… J’ai assez souffert les deux premiers jours. Les muscles des jambes bien sûr, que je massais chaque matin et chaque soir, les épaules, forcément, à cause du sac, et les genoux qui sont un peu mon talon d’Achille  avec mon poids déjà, alors en ajoutant 10 kilos de plus…

 Tout au long des quatre jours, lorsqu’à chaque arrêt, je glissais les lanières de mon sac le long de mes bras, j’avais l’impression que l’on m’arrachait une partie du dos. Je vous laisse imaginer les nombreux moments où il fallait recharger « la petite mule ».  Et puis pour m’alléger, j’avais décidé de prendre une simple gourde que je glissais dans la ceinture basse de mon sac à dos. J’ai mis une journée à comprendre que cela déséquilibrait le tout et que le sac n’était plus correctement placé contre mon corps. C’est fou comme quelques centimètres peuvent vous durcir la tâche et… vous blesser les hanches.  J’ai effectivement découvert au gymnase que ma hanche droite était à vif, usée par le frottement du sac… Mais  soyez rassurés (comment ça, vous ne vous inquiétiez pas?!?), le corps s’habitue incroyablement vite à ce qu’on lui impose. Les derniers jours, je ne sentais plus ma charge, et je n’avais que rarement des douleurs musculaires.

Je reprends donc mon récit au lever du troisième jour, après je crois, deux heures de sommeil…

Toutes mes affaires sont humides mais je n’ai pas eu froid grâce au duvet de François, en plus du mien,  et à ses conseils. J’ai passé la nuit peu vêtue, mais avec mes habits à l’intérieur du duvet. Ainsi au lever, j’ai pu me glisser dans des vêtements à peu près chauds…

J’ai levé la tête vers la cabane et y ai vu Brice. J’ai encore cette image devant les yeux. Il était le dernier que j’avais salué la veille. Brice, jamais très loin, toujours rassurant…   Je me suis dirigée vers lui et nous sommes entrés pour un café. « Casi », croyant sans doute me bousculer, m’a proposé un morceau de boudin noir. Il faut croire que mon image ne laisse pas tout paraître de moi! J’ai mangé ma cochonnaille avec plaisir (et je ne crois pas me tromper en écrivant qu’il ne s’y attendait pas!) puis je suis allée remballer mon packtage complètement trempé.

Nous avons repris la marche en colonne. La journée que je vais tenter de décrire fut terriblement difficile…

La reprise de l’ascension fut compliquée. Je n’avais pas l’entrain des autres jours. J’avais froid, j’étais fatiguée, peut-être encore un peu ensommeillée. Nous avons marché pendant un peu plus d’une heure avant de faire la première pause. Accueillis par les aboiements de bergers des Pyrénées, nous nous sommes arrêtés  près de la cabane de la bergère. C’est là que nous avons retrouvé la seconde partie du groupe qui ne nous quitterait plus jusque l’arrivée. J’ai retrouvé Marie et Dominique, pimpantes quand moi je n’avais pas vu une salle de bain depuis une éternité.

Mais les étreintes et les discussions furent de courtes durées, il nous fallait déjà repartir. Paul, le guide ariégeois, et  Casimir semblaient un peu tendus, difficile de dire si cela cachait une raison particulière. La colonne s’organisa différemment. Des groupes de 14 personnes devaient marcher avec un accompagnateur référent: la Haute-Montagne nous réservait des passages difficiles.

Je me retrouvai, pas tout-à-fait par hasard, près de René, un de « mes Montagnards ». C’est un homme calme et sérieux, et comme Brice et Dominique devaient récupérer des personnes plus en difficulté, il me sembla hors de question de m’inviter dans leurs pattes. Je me mis donc avec René, qui me guida et m’apporta  tout au long de la journée des conseils précieux. La progression fut très lente. Le brouillard nous enveloppait. Je n’ai rien vu du paysage qui nous entourait. Nous marchions tête baissée, souvent silencieusement, tous concentrés sur chaque endroit où se posaient nos pieds. Nous avons franchi plusieurs névés, j’ai une fois de plus senti l’inadéquation de mon équipement. J’ai appris comment planter mes pieds, par la pointe, dans la neige verglacée. J’ai observé la formation des marches que nous tracions et qui laissaient derrière nous comme le tracé qui mène à une  fourmilière.

Je marchais, tête basse, épaules rentrées. Je tentais parfois de relever la tête pour apercevoir à travers le brouillard les endroits que m’indiquait René… Ici , un lac… Là, une cascade… Mais le moindre changement de position me déséquilibrait. Combien de pas ne se sont pas mis où je le souhaitais? Combien de chancèlements ai-je réussi à rétablir? Combien de fois ai-je lutté contre le poids de mon sac qui semblait vouloir me faire dévaler quelques mètres plus bas?

 Nous avons gravi de nombreux rochers et éboulis. Certaines enjambées, plus hautes que d’autres, m’étaient si difficiles. J’avais l’impression que mes genoux ne pourraient plus me porter, je tentais de me hisser à la force des bras.

René fut patient. Il m’indiquait les meilleures prises, il poussa même mon postérieur du bout de sa canne pour que mon corps s’arrache du sol et se hisse sur le rocher suivant. Je n’ai pas pu prendre de  photographies de cette difficile journée de marche. Chaque mouvement me faisait perdre pieds et la pluie qui tombait aurait fini d’achever mon téléphone. J’avais d’ailleurs tenté de le protéger à l’intérieur de mon sac-à-dos  et j’avais recouvert ce dernier  d’un poncho « Nettoyons la nature avec les magasins Leclerc« . Une fois de plus, j’étais atypique, de par le ridicule de mon équipement. Mais dans le brouillard, je crois que l’on me repérait un peu mieux grâce à cela… Gentiment, les uns ou les autres se sont amusés, au départ, de mon fardeau ainsi enrubanné. La difficulté de l’ascension a bien vite remisé ces considérations…

Quand la pause de midi, qui dût avoir lieu vers 13h peut-être, arriva, je me sentis envahie par un état d’épuisement incroyable. Je laissai tomber mon sac, fis quelques pas vers mes « amis anglais » et tombai au sol.  Ce n’était pas la première chute de la journée, mais celle-ci se produisit alors que j’étais à l’arrêt. Il me sembla que mon corps voulait me lâcher. Je ne le laisserai pas faire.

Je leur avais promis la veille de partager leur repas, je m’installai donc près d’eux avec Marie. Quand le guide nous annonça que la pause ne serait que de vingt minutes, nous dûmes être au moins quatre-vingt-dix à recevoir cette annonce comme une gifle en pleine figure. Nous avons eu plus tard les raisons de ce si court arrêt: le mauvais temps rendait l’ascension trop lente. Il fallait ne pas tarder pour se mettre tous en sécurité au refuge. Bien sûr, je n’avais dans mon sac que des repas déshydratés et dans les conditions qui étaient les nôtres, seule moi pouvait croire que quelqu’un sortirait un réchaud pour cuisiner!

J’ai pris conscience en quelques secondes que je n’avais rien d’autre à donner à mon corps pour qu’il accepte de m’obéir jusqu’au soir…

Je ne voulais pas de demander l’aumône à Tom et ses frères; Marie avait oublié son saucisson et son morceau de fromage sur la table de sa cuisine, le matin même; Je rangeai ma gêne au fond de moi, je rassemblai quelques forces et allai auprès de mes montagnards demander un morceau de saucisson. En regagnant mon groupe, je chutai de nouveau. Pendant que je mangeai quelques rondelles de charcuterie,  mon corps fut pris de tremblements. Le froid et le relâchement semblaient prendre le dessus sur mes nerfs. Matthew  (un des frères anglais) me frictionna un peu, mais, déjà, le départ fut donné…

Photographies de cette année (non-libre de droit). Merci à Claude

2 commentaires à “Le Chemin de ma Liberté- chapitre 4”


  1. 0 Christelle 19 juil 2014 à 11 h 29 min

    Je suis contente de ne lire ta souffrance qu’aujourd’hui car je te sais là, pas loin de nous ! Rentrée saine et sauve… Certes un peu amaigrie, toi déjà pas si grosse. Certes un peu changée, enrichie de cette belle expérience sur ton chemin de la liberté !!! Les larmes me montent aux yeux ! J’attends la suite…

    Répondre

  2. 1 charleville 19 juil 2014 à 11 h 36 min

    Merci soeurette. C’est grâce à toi si j’ai le temps de « mettre sur le papier » tout cela…
    Quant aux larmes, elles me montent encore souvent aux yeux, cinq jours après

    Répondre

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