Le Chemin de ma Liberté-chapitre 5

Vers le refuge des Estagnous – samedi 12 juillet – Après-midi

 

La marche reprend, le moral de la troupe est atteint. La difficulté est toujours présente. Nous marchons en colonne, silencieux. Les arrêts, impromptus, surviennent dans le plus lourd silence. Impossible de savoir ce qui les justifie. Nous imaginons quelque obstacle supplémentaire…

 Nous avons à franchir l’arrête d’une montagne pour redescendre ensuite de l’autre côté , vers le refuge. Une image se dessine dans mon esprit, je pense aux montagnes pointues des dessins d’enfants, je me vois sur l’une d’entre elles…

 La colonne humaine, qui s’étire de plus en plus, avance , muette. Il n’y a plus guère que la voix de Marie que le vent porte parfois jusqu’à mes oreilles. Marie, il me semble que rien ne t’aura fait taire pendant ces quatre jours. Il n’y a plus que toi qui puisse parler dans ces moments-là… L’avancée silencieuse qui dure depuis ce matin m’a, pour la première fois, permis de me confronter à moi-même. J’ai laissé mes pensées divaguer, elles m’ont ramenée vers mes tourments. Je suis coupée du monde, de mon monde, je n’ai pu prendre aucune nouvelle.  Je pense à ceux qui me sont chers, je pense aux choix qui me tourmentent…

Au cours de la matinée, mon portable s’est mis à vibrer, longuement… La difficulté de l’ascension , ajoutée à l’emballage saucissonné de mon sac, m’a empêchée de m’arrêter pour le trouver. J’ai pensé qu’on essayait de me joindre, j’ai commencé à imaginer le pire… L’angoisse est montée peu-à-peu en moi. J’ai découvert que « la boule au ventre » n’est finalement pas une expression imagée. Je mettais un pied devant l’autre, les nerfs fatigués, avec la peur de tomber et l’angoisse que quelque chose se soit produit pour mes petits. J’ai réalisé qu’ils étaient en pleine  » transition ». A ce moment même de la matinée où je m’inquiétais, ils retrouvaient leur papa. Je me suis imaginée tout ce qui pouvait se passer… Et les vibrations reprenaient, sans cesse… J’ai négligemment dit à René que je m’inquiétais car mon portable vibrait, il m’a dit qu’il devait simplement se décharger. Je savais bien qu’il avait certainement raison, j’aurais dû  croire ce qu’il me disait… mais l’angoisse s’était invitée, elle resterait jusqu’au « déjeuner ».

Andy a profité du temps affreux que nous rencontrions pour proposer sa « lesson two ». C’était parti d’une blague parce que je lui avais expliqué les nouvelles charges qui m’incombaient professionnellement (être capable d’apprendre l’anglais à mes élèves). Mon anglais faisant souvent rire les « british » avec qui je parlais, nous inventions des leçons d’anglais sur tout ce qui nous affectait. Ce jour-là, Andy m’interpela:  « Valérie, lesson two! Comment trouves-tu le temps? »

J’entends encore son accent dans mes oreilles, et je dois dire que cette question, sous la pluie et dans le brouillard, nous fit beaucoup rire. Je  lui proposais toutes les manières de décrire la météo que nous subissions car « the weather is  very bad! ».  Je me souviens de toutes tes « lesson » Andy, nous n’avons pas imaginé celle des « au revoir »…

SI la difficulté de cette journée m’a replacée face à mes problèmes personnels et mes angoisses, si elle nous a offert, comme toutes les autres, des moments de partages et de rigolades, elle m’a aussi semblé essentielle par rapport au sens de notre marche. Il était impensable de me plaindre, de pleurer sur mes peines alors que nous suivions les pas de gens opprimés, meurtris qui ont franchi les mêmes monts dans des conditions tellement plus difficiles.  J’ai beaucoup pensé à eux tout au long de ces… allez, 8 heures de marche? Je ne sais plus…

 J’ai apprécié qu’il nous faille un peu souffrir pour mieux commémorer. J’ai eu envie de sentir ne serait-ce qu’un dixième de leurs douleurs et de leurs peurs. S’il est évident que cette journée fut la plus dure physiquement, elle fut aussi celle de l’instrospection et elle me chamboula…

Nous descendons et Dominique, qui est à mes côtés, m’indique l’endroit où je devrais voir le refuge si le temps était clair. Nous approchons enfin, j’accélère le pas, ai-je conscience d’abandonner « Mes Montagnards »? Ils ont pris les sacs de quelques randonneurs épuisés. Ils m’impressionnent par leur force, ils sont incroyables par leur patience…Jamais , ils n’ont brusqué les personnes épuisées qui n’entendaient plus leurs conseils… J’ai accéléré la descente, j’ai abandonné les miens… Je m’en excuse aujourd’hui…

Je suis arrivée enfin au refuge. Tout le monde s’est précipité pour déposer ses affaires , prendre possession de son petit coin de chambrée, acheter son jeton de douche. Vous me l’aviez dit. Vous me l’aviez tous dit pendant des heures. Pour avoir une douche, il me fallait  arriver parmi les premiers.

Je suis arrivée et j’ai vu tout le monde se précipiter à l’intérieur…

Mais je les ai attendus. Je ne voulais pas rater l’arrivée de Dominique, de René et de Brice. Je les avais abandonnés dans la galère, ma douche pouvait attendre. J’ai savouré avec délice la boisson que François m’a offerte, j’ai sorti mon appareil et j’ai photographié leur arrivée.

Fin de la journée, fin de la marche, le plus dur a été fait.

Comment décrire la soirée qui a suivi? Après quelques photographies et la joie d’être tous là, je  suis entrée, comme tout un chacun, dans le « sas » du refuge. Plus de place… plus de place pour rien. La « descente » a commencé à ce moment-là. Le corps avait tenu, l’esprit allait lâcher. Plus d’endroit pour poser mon sac, plus de crochet pour mon anorak. Juste quelques centimètres et une caisse pour y mettre l’essentiel. Je ne connaissais pas le principe des refuges. Moi, la petite ignarde du Nord de la France, je ne savais pas quoi laisser et pas quoi prendre. Mon esprit ne réfléchissait plus. Je crois que je suis restée dix minutes à regarder mon sac, à regarder ma caisse, à ne pas savoir comment faire.

J’ai fini par enfiler mes spartiates, par rejoindre ma chambre et par poser ma caisse sur  l’un des vingt lits qui la composait. Beaucoup étaient déjà occupés par les affaires des uns ou des autres mais aucun randonneur ne s’y trouvait. J’ai compris que tout le monde devait être à la douche. J’ai attrapé ma trousse de toilette (enfin le sac congélation qui faisait office) et suis descendue au sous-sol. J’ai croisé Matthew, dans les escaliers, tout frais et souriant et j’ai enfin atteint l’objectif ultime, la délivrance totale, l’objet de tous les rêves qui m’avaient animée dans la journée:

La douche.

Ma douche.

Une douche chaude et caressante.

Une douche qui rincerait ma fatigue et mes tourments.

Une douche qui sonnerait le début d’une nouvelle soirée festive.

Ma douche n’eut pas lieu… C’est le plus grand drame de mon récit.  Enfin, ça le fut sur l’instant! J’imagine comme le fait doit vous paraitre anecdotique. Je sais que beaucoup ne pourront comprendre. Mais je ne serais pas honnête envers moi-même de passer sous silence ce moment.

J’ai entendu raisonner en moi les phrases d’autres qui annonçaient la fin de l’eau chaude. J’ai accusé l’annonce en remontant lentement vers ma chambre. J’ai croisé Brice dans l’escalier qui m’a demandé , sans doute anodinement, si j’allais bien… et je me suis effondrée! Je me suis effondrée parce que je venais de perdre mon espoir de douche. Je me suis effondrée parce que j’étais transpercée de froid. Je me suis effondrée parce que mon corps avait souffert et mon esprit était souffrant…

Brice m’a serrée quelques instants dans ses bras, sans poser de question. Puis j’ai disparu au fond de mon duvet, dans mon dortoir désert. Je ne sais combien de temps je suis restée là à pleurer. Il ne me manquait rien, je ne serais partie d’ici pour rien au monde. Je crois que c’était juste un relâchement et je ne le maitrisais pas.  

J’ai laissé le temps s’écouler, j’ai laissé les larmes se tarir et j’ai rejoint le groupe. Je suis arrivée  dans les mêmes habits, avec le même anorak et les mêmes mèches de cheveux décoiffées, les yeux sans doute un peu plus brillants. J’ai aperçu Marie qui a tout de suite compris. Elle m’a assise à sa table, où se trouvaient mes « amis anglais »  et m’a offert un vin chaud. Mon corps tout entier tremblait. Une tournée en appelant une autre, je suis allée en commander une à mon tour. Un des serveurs du refuge , Yvan, me découvrant tremblante, m’a prêté sa doudoune. Je suis devenue, une fois encore,  la « pénible » à chouchouter…  Je leur ai demandé pour ajouter une assiette au premier service afin de manger auprès de mes amis.  J’étais, à cinq heures du matin, avant eux dans la cuisine, pour acheter un jeton de douche, chaude! J’ai commandé un pique-nique en dernière minute, le lendemain avant de partir. Ils ont été extraordinaires, toujours souriants, toujours arrangeants. Eux aussi…

La soirée fut pleine de rires et de chants. Je ne peux la décrire, mais vous imaginerez sûrement. Quelques bières, beaucoup d’amis, une grande famille qui se met à chanter. Un refuge en montagne, un degré tout autour, la chaleur à l’intérieur.

Ce soir-là, j’ai rencontré un nouveau compagnon d’aventure. Nous avons beaucoup partagé (in english, please), je n’ai pas compris son prénom (et peut-être beaucoup d’autres choses!) , mais il était extrêmement drôle. Il dormait sous la tente, j’ai eu pitié de lui et lui ai offert mon matelas, en plus du sien. Je ne me suis pas couchée tard. J’ai laissé mes amis à leur fête. J’avais quelques heures de sommeil à prendre…

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