Le Chemin de ma Liberté – dernier chapitre

Dimanche 13 juillet – refuge des Estagnous – 5h du matin

 

Premiers remous dans mon dortoir, quelqu’un râle après son voisin à propos de ronflements… Cela me réveille.

Nous étions une quinzaine, peut-être, mais j’ai plutôt bien dormi! Je jette un coup d’œil sur ma montre, un homme dort près de moi. Il dormait déjà quand je suis venue me coucher la veille. Je ne saurai jamais qui a partagé ma couche cette nuit-là… Je me suis glissée près de lui dans mon sac de couchage, la tête à ses pieds pour me garder un peu d’intimité. Je n’imaginais pas ouvrir les yeux le lendemain et être face à lui, comme si nous avions dormi ensemble!

 Le départ est prévu à 8h, je sais que je ne me rendormirai pas, alors je me lève pour être la première à bénéficier de l’eau qui aura eu le temps de chauffer pendant la nuit.  J’enjambe mon voisin à tâtons, descends l’échelle, saisis ma caisse et sors dans le couloir. Il est désert.  Je patiente quelques instants dans la cuisine pour acheter un jeton, Yvan me sauve encore la mise. Je file dans les sanitaires et profite de les avoir pour moi seule…

Il doit être 6h00 du matin quand je suis complètement prête. Je risque un œil à l’extérieur. Quelques personnes sont levées, Paul, Claude, je ne sais plus vraiment qui d’autres. Au moment où j’écris ces lignes, je suis rentrée depuis une semaine, les images commencent à s’effacer. Déjà…

L’air est vif et pinçant. La vue est magnifique. Toute la montagne est dégagée, la lune va se coucher, le ciel est bleu nuit… Dans la vallée, loin en bas, le brouillard est installé. Nous sommes au-dessus des nuages.

Avant que le sas ne soit engorgé de monde, j’entreprends de refaire  mon packtage. Dans le noir, à tâtons de nouveau (où est-ce que j’ai posé ma lampe?), je retrouve mes bâtons, mes chaussures, mon sac et le reste. J’ai le temps de voir mes amis apparaître dans la salle du petit déj. Je vais , je viens, je reprends un café, je suis prête en l’avance. Peu-à-peu , tout le monde se retrouve sur la terrasse pour le départ. Je suis surprise de n’avoir pas croisé mon jeune ami anglais de la veille. J’apprends qu’il manque deux hommes. On ne sait pas où ils sont… Je sens qu’il est parmi l’un d’eux. J’espère que la fête fut telle qu’il dort encore parce que je crains qu’il n’ait fait une chute en regagnant sa tente, dans le brouillard et la nuit. L’attente est longue. Le froid nous pénètre tous.

Après une demi-heure, il parait enfin avec son ami, la mine défaite due à un réveil difficile… Pas le temps pour eux de petit-déjeuner, la longue descente doit commencer. Je décide de rester en queue de groupe avec Dominique et Brice. J’ai envie de profiter d’eux encore un peu, la fin se fait sentir…  Nous discutons et jouons aux touristes. Le temps est splendide. Je fais quelques photographies de mes amis. Je sais qu’il faut fixer quelques images de ceux que je ne verrais plus. Brice cherche à me montrer des isards, il m’enseigne un peu de ce qu’est la montagne, nous prenons le temps d’apprécier l’endroit,  l’instant…

 Mais  descendre n’est pas si simple pour certains organismes fatigués, le groupe a pris du retard. Brice et René se chargent de sacs. Je ne sais pas combien de kilos ils portent, j’ai parfois l’impression qu’ils vont chuter. Certains esprits s’échauffent un peu, mais « mes Montagnards » restent patients, fidèles à l’image que j’aurai vue d’eux pendant quatre jours.

Le retard s’accumule, Brice me confie son appareil photo pour qu’il puisse se charger davantage. Je suis touchée de la confiance qu’il me témoigne ainsi. Je vois bien qu’ils ont assez à faire  avec les personnes qu’ils doivent aider, je ne veux pas les gêner,  je décide d’accélérer un peu ma descente. Je rejoins mes jeunes amis  anglais, ainsi que Marie, Andy , Tom et ses frères. Nous sommes 120 personnes à descendre, mais je suis contente de constater que tous ceux que j’apprécie sont proches dans la  colonne. Il m’est donc facile de parler avec les uns ou les autres et de prendre quelques photographies, malgré la batterie dangereusement basse de mon téléphone. Je ne suis pas fatiguée. Je ne sens pas mon sac.  Le temps est superbe et nous laisse découvrir cascades, torrents ainsi qu’une végétation plus abondante. Quelques notes s’invitent dans ma tête , je me mets à fredonner, Marie reprend avec moi…

« On s’est connus, on s’est reconnus, on s’est perdus de vue, on s’est r’perdus de vue, On s’est retrouvés, on s’est réchauffés, puis on s’est séparés. Chacun pour soi est reparti dans le tourbillon de la vie… »

 

Je réalise combien les paroles traduisent ce que nous vivons, mon cœur se serre un peu plus…

Il nous faudra cinq heures pour « descendre la montagne » et retrouver la civilisation avec ses routes goudronnées. François est remonté vers nous pour aider ses compagnons à porter les sacs des randonneurs épuisés.

Nous pique-niquons en attendant le bus qui nous mènera pour la fête finale, en Espagne. Je m’éloigne du groupe et m’installe au bord d’un torrent, les pieds dans l’eau glacée.  J’ai pris conscience que l’aventure est terminée. Je n’ai pas envie de rentrer. Je sais qu’il me faudra attendre un an avant de revoir certains de mes amis ,  je sais que je ne les reverrai pas tous.  J’ai le cœur gros et je ne veux pas gâcher les dernières heures que nous allons passer ensemble. J’essaie, pour me protéger,  de reprendre mes distances…

Dans les trois heures de bus qui nous mèneront à Esteri D’Aneu, je prends donc place près de Georges, un jeune anglais, étudiant en médecine qui est venu avec sa mère. Nous n’avons parlé que très peu ensemble, il est sympathique et drôle: il est parfait pour que je ne rumine pas la séparation à venir. Il parle très bien français, nous nous racontons un peu de nos vies, nous parlons surtout de notre vision de ce  « Chemin de la Liberté ». Je lui propose ensuite un jeu auquel je joue  avec mes enfants pour passer le temps lors de  balades à pied ou en voiture. A l’aide de trois mots, il faut trouver le mot pensé par l’autre (c’est en fait un jeu télévisé diffusé sur France 2). Nous jouons en français puis en anglais, il y a de nombreux quiproquos, nous sommes rapidement pris de fous rires. Le bus semble endormi; tous les deux, nous rions; moi, j’avance vers la fin de l’histoire le cœur insouciant.

 

La dernière soirée sera celle des discours vrais, des commémorations et des souvenirs forts. Un groupe folklorique, dont Casimir fait partie, chantera et François sortira son accordéon. Je suis gagnée par l’émotion que je repousse depuis quelques heures. Nous repensons aux raisons qui nous réunissent. La cérémonie de commémoration est une nouvelle fois très touchante.

J’ai confié à Andy certaines des angoisses  qui montent en moi peu-à-peu. Il me garde près de lui pour la soirée, avec les trois frères anglais, bien décidé à me faire m’amuser.  Je ne l’ai pas remercié pour m’avoir « raccompagnée » dans ma réalité…

 Un grand buffet puis un bal folk nous permettront de relâcher la pression gaiement. Je découvre quelques pas de danses traditionnelles, j’apprends les rudiments de la valse à Andy (le fameux 1,2,3 qui va bien), je me laisse guider par François ou Tom sur d’autres danses Je marche sur les pieds de Xavier.

Je regarde « mes Montagnards »,  de loin. J’aperçois Dominique qui passe de groupe en groupe, qui rit, et je ne la rejoins pas… Je sais que je ne peux passer du temps avec vous ce soir sans m’effondrer.  Seuls quelques mots, échangés près du buffet avec Brice , font ma gorge se serrer…  Alors, je m’enfuis vers ces « so British » et nos discussions anodines. Je crains de vous donner l’impression de vous délaisser, mais je suis à fleur de peau, je ne dois pas  m’écrouler.  Je passe alors remercier les personnes qui organisent ce périple: Paul, le guide anglais, le Président de l’association, et tant d’autres. Mais la salle se vide, il est déjà temps de partir…

 

Mon récit s’achèvera ici, je ne vous dirai rien des « au revoir ».  Aujourd’hui encore, ils me sont trop douloureux…

 

Post Scriptum:

Voilà, je vous ai livré ici mon texte brut. Je n’ai pas pris le temps de la relecture. Il me fallait écrire, écrire pour que  rien ne s’échappe. Le passé et le présent s’emmêlent dans mes lignes. La concordance des temps me joue des tours car mon esprit était parfois rappelé là-haut. Je me suis laissée revivre les choses, les moments, pour revoir les personnes…

J’ai écrit ce texte, très égoïstement, pour ne pas les oublier.

4 commentaires à “Le Chemin de ma Liberté – dernier chapitre”


  1. 0 charleville 21 juil 2014 à 22 h 18 min

    Belle écriture pour une si belle aventure !
    J’aurai bien aimé le faire avec toi ce chemin, mais après la lecture de ton récit il me semble hors de portée ! Je ne suis pas si forte que toi. Il faudra nous trouver un autre chemin…

    Répondre

  2. 1 Moi, la vraie Charleville ;-) 21 juil 2014 à 22 h 38 min

    Oui , il y a plein d’autres chemins…
    Et pourquoi pas d’ailleurs?

    Merci soeurette

    Répondre

  3. 2 GRENIER 23 juil 2014 à 23 h 50 min

    Ton récit est touchant et souvent drôle même si l’on ressent beaucoup de souffrances physiques et morales. Quelle mise à l’épreuve!!!
    J’aime bien l’idée que dans les moments difficiles, tu aies pu trouver un soutien, du réconfort….que ce soit avec un morceau de saucisson ou avec un cours d’anglais! Une belle aventure humaine qui fait envie.

    Répondre

    • 3 charleville 24 juil 2014 à 5 h 10 min

      Une belle aventure humaine dont je ne suis pas ressortie aussi facilement que j’y étais entrée…
      Le Parcours a été simplifié en raison de la météo, je repars l’an prochain pour faire le vrai Chemin…
      Si cela te tente…

      Répondre

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